C'est une opération qui remonte à quelques années, mais qui n’a jamais été révélée à ce jour. La Banque cantonale de Fribourg (BCF), important actionnaire de Fribourg-Gottéron depuis un sauvetage du club mené lors de la saison 2006-2007, a cédé la quasi-totalité de ses actions. C’est une société, Pimpco SA, basée à Bulle, qui détient désormais cette participation, qui, selon nos informations, s’élève à environ 20% du capital-actions.
Samedi, durant la rencontre de championnat opposant Gottéron et Lausanne, les 9372 visiteurs de la BCF Arena entendront une phrase devenue banale à force. «La partie de ce soir se joue à guichets fermés.» Sold out depuis septembre 2023, soit 90 matches d’affilée, la place to be du canton de Fribourg n’attire pas que les fans de hockey sur glace et les sponsors. La très bonne santé sportive et financière du deuxième de National League, en course pour un premier titre de champion de Suisse, en fait une cible privilégiée des investisseurs.
635; Le nombre d’actionnaires de HC Fribourg-Gottéron SA
Contacté par des puissances financières étrangères, Fribourg-Gottéron éveille également l’appétit d’entrepreneurs locaux fortunés. D’où cette question à laquelle personne n’a jamais vraiment répondu: à qui donc appartient Fribourg-Gottéron? A Pascal Gross comme le dit la rumeur, à la BCF comme l’imagine une bonne partie de la population ou au peuple comme le prétend la légende? «Je me la suis aussi posée lorsque j’ai rejoint le conseil d’administration du club», répond en souriant Hubert Waeber, nommé à la présidence en 2019 après trois ans en qualité de simple membre. Si son poste, qu’il cédera à Yvan Haymoz l’été prochain, lui permet de consulter le registre d’actions à tout moment, la presse n’a pas ce privilège. Et pour cause: «Dans société anonyme, il y a anonyme», rappelle le Singinois. Il a donc fallu enquêter.
Deux blocs à près de 60%
De nos recherches, il ressort que deux groupes principaux d’actionnaires se détachent. D’un côté, DragonX SA, la société cofondée par Pascal Gross fin 2023. Cette dernière s’est taillé la plus grosse part du gâteau – un peu moins de 40% – en rachetant les parts de l’ancien président Gaston Baudet. Dans l’autre camp, on retrouve Pimpco SA, propriété des enfants d’Albert Michel, ancien homme fort de la Banque cantonale de Fribourg, décédé à l’automne 2022. Cette entité familiale a récupéré il y a plusieurs années les quelque 20% du capital-actions de Gottéron que possédait la BCF depuis le sauvetage de la saison 2006-2007, dans lequel la banque a joué un rôle clé.
Indépendantes l’une de l’autre, DragonX et Pimpco se partagent plus de la moitié des 44 883 actions de HC Fribourg-Gottéron SA, la société anonyme constituée en 1997 en marge de l’une des opérations «Sauvez Gottéron». Après plusieurs recapitalisations, la valeur totale du capital-actions atteint aujourd’hui près de 3,3 millions de francs.
Le reste de l’actionnariat est aussi large que fragmenté. Et composé, «à une ou deux exceptions près», dixit le président, exclusivement d’acteurs de la région. «Au total, Fribourg-Gottéron compte 635 actionnaires: des fans, des entreprises, des sponsors, des communes», dévoile Hubert Waeber. Presque une anomalie dans le paysage du hockey suisse. Walter Frey aux ZSC Lions, Hans-Peter Strebel à Zoug, Rolex et la Fondation Wilsdorf à Genève-Servette, Gregory Finger à Lausanne, Peter Jakob à Langnau: pour bon nombre de clubs de National League, la situation se résume à un actionnaire majoritaire ou unique. L’image de «Gottéron, club du peuple», que ses dirigeants aiment à chérir, n’est donc pas totalement usurpée.
Il n’en demeure pas moins que les deux blocs disposent à eux deux de 60% du club – soit une majorité théorique – et trois représentants au conseil d’administration sur les six membres en place actuellement (Maxime Droux et Yvan Haymoz, dans une certaine mesure, pour DragonX, Steve Michel pour Pimpco). Et s’ils s’alliaient pour vendre Gottéron au prix fort?
Pas de dividendes
Hubert Waeber ne craint pas ce scénario. Il estime que, avec une telle structure de l’actionnariat, constitué de Fribourgeois portant Gottéron dans leur cœur, la probabilité que le club soit détenu un jour par un actionnaire majoritaire est très limitée. «La situation s’est stabilisée», juge le président. Le conseil d’administration du club s’est d’ailleurs donné pour mission de veiller à ce que le doyen de National League ne tombe pas en main d’un propriétaire pouvant à lui seul faire la pluie et le beau temps. «Cela fait partie de la vision 2020 de Gottéron», pointe Hubert Waeber, qui fait allusion à la stratégie mise en place lors de son accession à la présidence. Les administrateurs jouent dès lors en quelque sorte les gardiens du temple.
Selon le président des Dragons, un autre facteur serait dissuasif. Etre actionnaire de Gottéron, c’est une affaire de cœur ou d’ego, mais cela ne rapporte pas gros. «Tous ceux qui ont un gros paquet d’actions savent qu’aucun dividende ne sera jamais versé aux actionnaires. En tout cas, le conseil d’administration ne va jamais le proposer. Si cela arrive, que diraient les sponsors? Si on veut rester compétitif, on doit investir. Pour les juniors, pour les Ladies. La construction d’une troisième patinoire, d’un véritable centre d’entraînement, est nécessaire.»
L’actionnaire principal, c’est eux. DragonX a obtenu le gros lot
Il ne l’a jamais caché: avant de se rabattre sur Fribourg Olympic, Pascal Gross voulait devenir propriétaire du grand et prestigieux voisin. S’il a fini par abandonner sa quête, dissuadé par les garde-fous érigés par Fribourg-Gottéron et l’ampleur de la tâche, l’entrepreneur d’Ecuvillens, à la tête de XXL Group, a tout de même réussi à devenir un acteur majeur du club phare du canton. Il a pour cela tapé à la porte de l’actionnaire principal de la société anonyme: Gaston Baudet, président des Dragons de 1996 à 2001 et détenteur d’un peu moins de 40% des parts du club. La transaction, dont le montant reste inconnu, a eu lieu il y a deux ans environ. «C’est exact», confirme Gaston Baudet. Le fondateur de la fiduciaire Fidutrust, basée à Fribourg, s’est décidé à vendre «pas dans le but de faire de l’argent, car personne n’en a jamais fait avec Gottéron», mais parce qu’il est atteint dans sa santé «et plus tout jeune». «Je ne voulais pas que ma femme et ma fille se retrouvent mis devant le fait accompli avec ce paquet d’actions sur les bras», dit-il.
Pascal Gross, qui possède quelques pour cent d’actions à titre privé, n’a pas acheté seul les parts de Gaston Baudet, ce qui n’a pas manqué de surprendre ceux qui connaissent le personnage et son ego. En fait, il n’a pas eu le choix: «Je ne voulais pas vendre à un seul acteur, c’était une de mes conditions, explique Gaston Baudet. Il y va de la pérennisation du club. Qu’est-ce qu’il se passe le jour où cette personne n’est plus là?» Obligé de faire équipe, Pascal Gross a déniché trois investisseurs: Maxime Droux, Mike Baur et Bruno Marmy. Le premier, spécialisé dans la numérisation, a intégré le conseil d’administration de Gottéron en 2024. Le deuxième, pointure dans le monde du capital-risque, un an plus tard. Mike Baur s’est cependant retiré brusquement en novembre dernier, après seulement quatre mois d’activité dans le conseil d’administration des Dragons. Quant à Bruno Marmy, il se trouve à la tête de Marmy Viande en Gros SA à Estavayer-le-Lac, un poids lourd de l’industrie carnée.
Les quatre larrons créent DragonX SA le 21 décembre 2023. Deux autres partenaires d’affaires sont impliqués dans l’opération. Cependant, ils n’apparaissent pas au rang d’administrateurs de la société dans le Registre du commerce. L’un d’eux n’est autre que le futur président de Gottéron Yvan Haymoz, a-t-on appris. «Comme 600 autres personnes en majorité fribourgeoises, je possède quelques actions du club», rétorque l’actuel vice-président. «Je suis heureux d’avoir pu passer le flambeau à une génération plus jeune que la mienne, qui partage les mêmes idées que moi et à qui la pérennité du club tient à cœur», se réjouit Gaston Baudet, homme de l’ombre et qui veut le rester. «Je n’ai jamais mis en avant que j’étais l’actionnaire principal. Ma préoccupation a toujours été le bien-être de Gottéron.»
Est-ce aussi celle de DragonX? La société présidée par Bruno Marmy et dont le siège se trouve au chemin Saint-Léonard 5 à Fribourg (la même adresse que celle du club!) a «pour but l’acquisition et la détention de participations dans des entreprises de divers secteurs économiques en Suisse et à l’étranger». Mike Baur n’en fait plus partie, lui qui s’est désengagé à la suite de problèmes personnels – les mêmes qui l’ont amené à quitter la plupart des conseils d’administration où il siégeait (La Liberté du 19 décembre). Chargé de s’exprimer au nom de DragonX, Bruno Marmy résume: «Nous sommes tous des entrepreneurs fribourgeois qui avons décidé de nous investir pour le développement du club.»
Pascal Gross ayant quitté le conseil d’administration de Gottéron l’été dernier, DragonX n’a plus que deux représentants dans l’organe décisionnel et stratégique des Dragons (en comptant Yvan Haymoz, lié à la structure). De quoi apaiser quelque peu les relations à l’interne, où des tensions ont été rapportées. En cause notamment, la surreprésentation de DragonX au sein du conseil d’administration, que certains ont interprété comme une tentative de prise de pouvoir. Pascal Gross ne commente pas. «Je me focalise sur Fribourg Olympic», dit-il.
Les principaux acteurs
🏒 Hubert Waeber
Président depuis 2019 du conseil d’administration de Fribourg-Gottéron, qu’il a rejoint en 2016.
🏒 Yvan Haymoz
Vice-président et, dès cet été, président de Gottéron, dont il a rejoint le conseil d’administration en 2013.
🏒 Albert Michel
Ancien président de la direction générale (1993-2011) et ancien président du conseil d’administration (2012-2022) de la Banque cantonale de Fribourg. Décédé en 2022.
🏒 Pascal Gross
Entrepreneur, à la tête de XXL Group et propriétaire du Fribourg Olympic. Cofondateur de la société DragonX SA, principale actionnaire de Gottéron. Membre du conseil d’administration de Gottéron de 2019 à 2025.
🏒 Gaston Baudet
Ancien président de Gottéron (1996-2001), président d’honneur et ancien actionnaire principal du club. A revendu ses parts à DragonX.
🏒 Steve Michel
Fils d’Albert Michel, président de Pimpco SA, société en main de la famille Michel, qui a repris la quasi-totalité des actions de la BCF. Membre du conseil d’administration de Gottéron depuis 2024.
Thibaud Guisan
Pierre Schouwey