"Sous un maillot qui se porte avec fierté, si tu le portes; il faudra le mouiller !" Fan's Club Fribourg Gottéron

30 avril 2026

«Rien n'unit le canton comme Fribourg Gottéron»

 

Photo: Pius Koller


Tout part d'une phrase mi-ironique, mi-sérieuse d'un ami: «On ne se rend pas compte, mais c'est potentiellement la semaine la plus importante de l’histoire de la république et canton de Fribourg, à la veille de la canonisation de Saint-Julien». Bien sûr, il exagère. Mais la question mérite de se poser et d'être posée. Ce n'est certes «que» du sport, mais que représenterait un éventuel titre de Fribourg Gottéron dans l'histoire d'un canton?

En se dirigeant vers Alain-Jacques Tornare, on est sûr de taper à la bonne porte. L'historien franco-gruérien est un spécialiste du canton où il vit. Il en connaît chaque recoin et a probablement une ou deux anecdotes sur chacune des communes fribourgeoises. Et bien davantage sur les habitants qui ont fait le canton à travers les siècles.

Un chant gruérien pour les Dragons

Il se dit lui-même ne pas être un fervent suiveur du hockey sur glace, mais sait tout de l'épopée de Fribourg Gottéron qui dispute la cinquième finale de son histoire. Mardi soir, il a forcément vu les images de liesses dans la patinoire. «C'est symbolique du canton de Fribourg, remarque-t-il. Le public a chanté Le ranz des vaches après la victoire. Une chanson qui puise ses racines en Gruyère.»

Celui qui vit justement à quelques kilomètres du Moléson détaille: «Ici, on a pour habitude de dire qu'il n'y a que les impôts et la bise qui viennent de Fribourg. Et c'est pareil pour tous les districts. Le Broyard va regarder vers la Broye vaudoise. Le Veveysan vers l'arc lémanique et le Moratois se tourner naturellement vers Berne. C'est là que l'on voit la fragilité de ce canton.»

Et pourtant, mardi soir l'immense majorité des habitants du canton devait suivre de près ou de loin le match VI de la finale contre Davos. Ce jeudi, l'audience du match VII devrait être immense de Châtel-Saint-Denis à Guin en passant par Charmey ou Estavayer-Le-Lac. «Avec la fondue, c'est l'un des rares dénominateurs communs de tous les Fribourgeois, poursuit l'historien. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le hockey sur glace et le mets au fromage sont intimement liés.»

«Une équipe de mercenaires»

Comment explique-t-il ce lien affectif fort entre le club du canton et ses habitants? «Tout le monde a en tête les images des Augustins en Basse-Ville, remarque-t-il. Ces habitants de la ville qui ont fondé ce club en patinant sur des étangs gelés. C'est une narration forte et un facteur d'identification important. Et c'est également pour cela qu'un joueur tel que Julien Sprunger est tant apprécié. Il représente ces pionniers qui ont fondé le club. Car si l'on y réfléchit bien, c'est une équipe de mercenaires, au fond. Et pourtant, dans notre imaginaire collectif, c'est un club fribourgeois avec des Fribourgeois.»

Alain-Jacques Tornare ose une comparaison avec un autre club sportif: le Racing Club de Lens. «Entre le Nord et le Pas-de-Calais, il y a également de nombreuses inimitiés. Pourtant, le club de foot les unit. Là aussi, ils ont un hymne fort: Les Corons de Pierre Bachelet. Je pense que l'on peut tirer un parallèle avec ce que représente Fribourg au niveau de l'union des différents districts.»

«Fribourg a été la capitale»

L'historien qui ne se dit pas féru de sport a tout de même rendu hommage à Jo Siffert, le pilote de Formule 1 décédé en course à 35 ans dans les années 70. «Comme Julien Sprunger, il avait cette capacité à fédérer tout un canton, précise-t-il. Je l'avais mis en évidence lors de la 850e année de la fondation de la ville de Fribourg comme l'un des personnages majeurs. Si Fribourg Gottéron gagne le titre, peut-être qu'il faudra y ajouter Julien Sprunger, à l'avenir.»

Si cette histoire du canton lui tient tant à cœur, c'est aussi parce que le Gruérien connaît les Fribourgeois. «J'ai pour habitude de dire que la molasse de la ville s'effrite, car les habitants ont trop tendance à raser les murs, image-t-il. D'ailleurs, saviez-vous que la ville de Fribourg avait été la capitale de la Suisse en 1803? Si l'on pense aux dates fortes du canton, je penserais évidemment à la Bataille de Morat ou le traité de Fribourg de 1516 ratifiant la paix perpétuelle avec la France.» Il se refuse (évidemment) à mettre sur le même pied ce qui pourrait se dérouler jeudi dans les Grisons... ou plus tard dans l'histoire des Dragons.

L'issue de la finale ne va pas changer Julien Sprunger, l'homme

S'il est un joueur que je peux prétendre avoir «pratiqué» avec une certaine assiduité depuis mes débuts dans ce métier en 2005, c'est bien Julien Sprunger. Forcément, des joueurs avec une telle longévité ne sont pas légion. Et des hommes autant agréables à côtoyer ne courent pas les rues.

Car non seulement, le No 86 des Dragons a longtemps été l'un des meilleurs attaquants suisses en activité, mais il a aussi (et surtout) été un ambassadeur formidable pour son sport, pour son club et pour son canton. On regrettera évidemment sa fin de carrière internationale bien trop prématurée.

On peut la regretter sans la lui reprocher, car Julien Sprunger a toujours été respectable et respecté aux quatre coins de la Suisse. Cela n'a pas toujours été le cas, notamment dans certaines patinoires. Mais plus les années passent et plus je sens que l'opinion publique a évolué. Sa fidélité à un maillot tout au long de sa carrière malgré des offres plus lucratives et sportivement plus intéressantes force le respect.

Voilà pour la face émergée du joueur. Et puis il y a tout le reste. Une sympathie permanente avec tout le monde: des bénévoles aux fans en passant par les coéquipiers, les adversaires et les journalistes. Bref, un joueur avec qui l'on voulait parler à la fin de chaque match tant ses avis étaient toujours pertinents et, surtout, tant il jouait le jeu avec nous.

C'est avec lui que j'ai peut-être fait l'un des sujets dont je suis le plus fier depuis le début de ma carrière: cette interview croisée entre lui et Andrei Bykov. Je n'ai eu qu'à trouver un photographe, ne pas oublier d'allumer mon dictaphone et laisser les deux potes discuter naturellement.

D'expérience, je peux vous garantir que Julien Sprunger n'est évidemment pas unique, mais qu'il fait partie d'une catégorie bien à part dans ce milieu. Celui des grands hommes. Et mardi soir, lorsque je l'ai vu tirer sa révérence dans une BCF Arena totalement acquise à sa cause, je me suis dit que le hockey suisse était en train de perdre un monument.

Reste à savoir s'il terminera son épopée par un titre ou une défaite en finale. Mais j'en viens à me poser une question bête au matin d'une Finalissima. Est-ce que cela changerait vraiment quoi que ce soit à l'homme qu'il est? Il ne deviendrait pas une meilleure personne si Fribourg Gottéron venait à gagner ce soir.

Il aurait juste mis un point d'exclamation final au dernier chapitre de sa carrière exemplaire. À l'inverse, l'histoire n'en serait pas inachevée. Elle se terminerait juste différemment. On aurait juste imaginé une fin plus «facile» et parfaite pour le personnage principal auquel on s'est attaché tout au long des pages. Cela ne ferait pas de ce livre une œuvre inachevée pour autant.

Grégory Beaud

blick.ch