Vendredi 1er mai 2026, 7 h 30. Fribourg se réveille sans avoir dormi. Léon Jenny, si. C’est Justine, sa petite-fille, qui le tire de ses rêves. «Grand-papa, on est champions!» D’ordinaire, les soirs de match – du moins les plus importants –, elle apporte quelques bières, allume la télévision et regarde Gottéron avec son grand-père. Cet acte VII de la finale a fait exception. «J’avais un empêchement.» L’essentiel est ailleurs: les quelques larmes de bonheur, de soulagement aussi, ont simplement coulé avec quelques heures de retard sur les joues de l’ancien Dragon. Le plus vieux encore de ce monde. Léon Jenny avait 14 ans en 1943 lorsqu’il a intégré le HC Gottéron, 29 lorsqu’il a remisé ses patins en 1958 et… 97 ans quand, enfin, son club de cœur a décroché le titre suprême.
Vendredi 1er mai, quelques heures plus tard. Tandis que Fribourg vit une journée irréelle, cinq jeunes Singinois de Tavel prennent la route. Direction Montreux et la Maison des Bosquets, où réside l’ancien attaquant. Leur but? Obtenir l’autographe du plus ancien joueur de Gottéron en vie. Le lendemain du plus grand soir de l’histoire du club, pour retrouver l’un de ceux qui l’avaient commencée.
Des maillots rétro
Jeudi 20 août. La coupe de champion de Suisse a vécu depuis. Bien vécu, même. Elle a fait le tour du canton, été exhibée partout et vu passer des milliers de mains. Mais qui connaît un tant soit peu Jakob Lüdi sait à quel point le président du Club des étoiles de Gottéron se nourrit de l’histoire de son club et chérit ceux qui l’ont écrite. Alors, ce jeudi matin, accompagné de sa nièce Nathalie Spicher, secrétaire du club, il débarque en territoire vaudois avec le trophée. «L’aîné de la famille Gottéron mérite qu’on lui fasse voir la coupe!»
Il est 11 h. Exactement l’heure choisie par Fribourg-Gottéron pour dévoiler sur ses réseaux sociaux les maillots que porteront les Dragons cet hiver. «C’est la saison des légendes», sourit Jakob Lüdi. Les trois chandails rendent justement hommage aux différentes époques qui ont façonné l’histoire du club. Parmi elles, forcément, les premières décennies, lorsque Gottéron jouait encore dans sa vallée, sur l’étang de la pisciculture, puis aux Augustins. Léon Jenny, lui, a connu toutes les époques. «On devrait écrire un livre avec les anecdotes qu’il nous raconte, sourient ses proches. Il a une mémoire incroyable.» Enfant de la Basse-Ville, il avait 8 ans lorsque le club a vu le jour. Six ans plus tard, il enfilait le maillot de la première équipe. Ce «tricot» de l’époque vivra à nouveau. «C’est beau!» s’émeut-il.
La petite cérémonie imaginée par Jakob Lüdi se voulait intime. Seule la famille du bientôt centenaire a été conviée, notamment ses trois filles, Monique, Claudine et Françoise et leurs maris, ainsi que deux représentants de La Liberté. «Je suis germanophone de naissance, mais j’ai toujours lu La Liberté», nous glisse Léon Jenny sur le ton de la confidence. «D’ailleurs, je la lis encore aujourd’hui. Mais je l’admets: uniquement les articles qui parlent de Gottéron.» La flatterie n’en est pas (uniquement) une. Dans sa chambre transformée en petit musée consacré aux Dragons trônent plusieurs exemplaires du journal et, soigneusement conservées, les éditions consacrées au titre historique.
Oui, même s’il a quitté la ville de Fribourg pour Lausanne, puis Vevey pour des raisons professionnelles – il travaillait chez Nestlé –, Léon Jenny n’a jamais abandonné son club de cœur. «Ah, il n’y avait que ça, Gottéron!» rigole Monique, l’aînée de ses trois filles. Elle n’avait que deux ans lorsque son père l’avait embarquée pour un tour d’honneur de la patinoire, en 1953. Jenny et ses coéquipiers venaient de fêter la promotion en ligue B, après une victoire 12-2 aux Augustins contre Thalwil, dernier de deuxième division. Léon Jenny s’en souvient en détail. «C’était grâce à notre gardien! Avant, on n’avait que des pommes au but, on perdait toutes les finales. Puis on a mis Otto Stempfeld et on a gagné!»
Des souvenirs comme celui-là, il semble pouvoir en sortir à la demande. «Regardez», lance-t-il en se saisissant d’une photographie datée de 1943. Son doigt parcourt quelques visages avant de s’arrêter. «Je suis celui-ci, le seul qui porte un casque. Je m’étais ouvert le front lors d’un match précédent, sur toute la longueur! Alors on m’avait fabriqué un casque en cuir.» Puis, sans transition, son doigt désigne cette fois un objet posé à gauche de la télévision. «C’est mon accordéon, une schwytzoise! Mais je ne peux plus en jouer, j’ai une oreille fichue.» Léon Jenny était certes hockeyeur, mais aussi et surtout artiste. Musicien, donc, mais également «faussaire». «Il copiait à la perfection les œuvres des grands peintres», racontent ses filles, qui les recevaient en cadeau, avec une recommandation: «Surtout, vous ne les vendez pas, hein! Sinon, il faudra m’apporter des oranges en prison.»
La coupe «Léon»
La maison de retraite montreusienne offre ce jeudi un calme auquel la coupe de champion de Suisse n’a pas toujours été habituée ces dernières semaines. Le trophée ne passe pas inaperçu pour autant. Plusieurs employés s’approchent et demandent à être photographiés avec «Monsieur Jenny» et la coupe. Son propriétaire d’un jour semble d’ailleurs vite s’y attacher, au point de proposer de la garder quelque temps et même de lui trouver un nouveau nom: «Léon».
Il aurait aussi pu choisir «Trepp», son surnom de hockeyeur, hommage flatteur à Hans-Martin Trepp, attaquant emblématique des grandes années du HC Arosa. Ou pourquoi pas «Slava» ou «Paul-André», en référence à Bykov et Cadieux, les deux seuls Dragons qu’il n’a jamais osé tutoyer. «J’avais beaucoup trop de respect pour eux! Slava, quand il jouait avec son copain Khomutov… Ohlala, c’était d’une beauté!»
Jonas Ruffieux



